À propos
Guillaume Gouerou est un artiste français né en 1987. Après des études scientifiques, il se forme à l'École européenne supérieure d'art de Bretagne, à Brest, puis à la Villa Arson, à Nice.
Son travail, à la frontière de l'art et de la science, explore la matière au sens large à travers un processus de recherche plastique qui combine techniques scientifiques et artistiques. Artiste, vigneron, passionné de sciences et de technologie, il hybride les pratiques et s'intéresse aux conjectures et aux processus de transformation de la matière — le tout largement infusé d'alchimie, d'entropie et de fiction.
Uncertainty Principle, Thunder Storm, The Shape Of Time, Space Is Just An Illusion : ses titres se lisent comme des titres de romans de science-fiction, où le feu, l'énergie, la lumière, le temps et l'extrême fragilité de notre vision du monde s'entremêlent.
Ses œuvres, souvent abstraites et géométriques, évoquent des formes et des structures naturelles autant que des concepts scientifiques et philosophiques. Elles interrogent la nature même de la matière, du temps et de l'espace, et la relation entre l'homme et le monde. Une invitation à explorer l'esprit de cette matière qui nous entoure, son essence à la fois impalpable et omniprésente.
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Texte d'artiste
La matière à l'épreuve du temps
La pratique de Guillaume Gouérou s’attache à révéler ce qui, dans le monde qui nous entoure, échappe habituellement au regard : les échanges d’énergie, les transformations physiques, les mouvements imperceptibles et les états instables de la matière. À la croisée de la sculpture, de l’installation et de l’expérimentation scientifique, son travail explore les phénomènes qui relient les objets à leur environnement, faisant de l’espace d’exposition non plus un simple lieu de présentation, mais un milieu actif, traversé de forces et de processus en devenir.
Formé à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne, puis à la Villa Arson, Guillaume Gouérou développe une pratique dans laquelle les objets ne sont jamais tout à fait isolés de ce qui les constitue, les traverse ou les transforme. Eau, verre, métal, électricité, vapeur et lumière deviennent les éléments d’expériences plastiques qui mettent en tension le visible et l’invisible, la stabilité et l’altération, la maîtrise technique et l’imprévisibilité des phénomènes naturels. Ses œuvres composent ainsi des situations où la matière semble s’affranchir de ses formes habituelles pour manifester une réalité plus mouvante, parfois presque immatérielle.
Chez lui, la sculpture ne se limite pas à la construction d’une forme : elle consiste aussi à organiser les conditions de son apparition, de sa transformation et de sa disparition. Un dispositif de chauffage fait naître de la vapeur ; celle-ci se condense, modifie la transparence d’une surface, déplace les reflets et transforme progressivement notre perception de l’objet. Un courant électrique produit une vibration ou une décharge lumineuse. Une réaction chimique altère la surface d’un matériau, inscrivant dans sa texture la durée même de son exposition aux phénomènes. L’œuvre devient alors le lieu d’un événement physique dont la forme ne peut être entièrement dissociée du temps qui la fait advenir.
Cette dimension processuelle est particulièrement perceptible dans Rain Bow (2025), sculpture présentée dans le cadre de la seizième édition d’Art au Centre, à Liège, en 2025. Une sphère transparente en PVC contient de l’eau et un système de chauffage. En s’évaporant, l’eau produit une vapeur qui se condense sur les parois intérieures, les opacifie, puis forme des gouttes qui glissent lentement sur leur surface. Éclairées directement, ces gouttes diffractent la lumière et font apparaître des stries colorées, fugitives, semblables à un arc-en-ciel suspendu dans la brume. La sculpture ne représente pas le cycle de l’eau : elle le met en œuvre. Sa forme perceptible résulte d’un équilibre provisoire entre chaleur, humidité, condensation, gravité et lumière. Ce qui semblait transparent devient opaque, ce qui paraissait immobile se met en mouvement, et ce qui semblait constituer un objet stable se révèle être un système en perpétuelle évolution.
Cette manière de faire de la transformation le véritable sujet de l’œuvre traverse également A Matter of State (2026), qui associe un miroir, un dispositif électrique (module Peltier) et l’eau contenue dans l’air. Dans cette installation un carré de givre se forme au centre d’un miroir circulaire changeant de forme et de dimensions en fonction des conditions atmosphériques ambiantes (chaleur et taux d’humidité). L’assemblage de matériaux aux propriétés physiques distinctes ouvre un champ de relations dans lequel la lumière, les surfaces et les dispositifs techniques participent pleinement à l’expérience sculpturale. L’objet ne se donne plus seulement à voir pour sa matérialité propre : il agit sur ce qui l’entoure, engage le regard dans un jeu de perceptions et fait de l’environnement une composante de son fonctionnement.
Dans Vanishing Lights (2020), la lumière elle-même devient un élément central de l’expérience. Elle n’est pas seulement un moyen d’éclairer la sculpture ou de la rendre visible ; elle constitue un phénomène plastique dont l’apparition et l’effacement modifient la relation entre l’œuvre et l’espace. Cette approche rejoint une recherche plus large sur la précarité des états matériels et sur la possibilité de produire des formes dont l’existence dépend de conditions extérieures, de flux énergétiques ou de phénomènes temporaires.
L’intérêt de Guillaume Gouérou pour les processus de transformation s’est également développé au contact de la recherche scientifique. Lors de sa résidence à l’Université de Rennes, en 2018 et 2019, il a travaillé avec des chercheurs spécialistes des matériaux vitreux et des interactions entre les micro-ondes et la matière. Ce dialogue a donné naissance à un dispositif capable de produire des amalgames vitreux à partir de minéraux naturels. Avec Fulgurites et Traveling Through Space and Time, présentées dans le cadre de l’exposition Geologia à 40mcube en 2020, la création ne consiste plus seulement à assembler des matériaux existants, mais à mettre au point les conditions techniques de leur transformation, puis à rendre perceptibles les structures qui en résultent. L’artiste intervient ainsi à la frontière entre l’expérimentation, la fabrication et l’observation, sans que la connaissance scientifique n’épuise la dimension énigmatique des formes obtenues.
Cette recherche trouve un prolongement singulier dans son activité de vigneron en Géorgie, où il a cofondé Lapati Wines avec Vincent Jullien en 2015. Le projet s’inscrit dans une démarche de production de vins naturels, attentive aux cépages locaux, aux savoir-faire géorgiens et aux techniques traditionnelles de vinification en « qvevri », ces grandes jarres de terre cuite enfouies dans le sol.
Sans chercher à confondre deux pratiques distinctes, cette expérience du vin offre un éclairage particulièrement fécond sur sa démarche artistique. Dans le vignoble comme dans l’atelier, la matière est engagée dans un processus dont le résultat dépend de multiples variables : température, composition, durée, environnement et transformations successives. Le vin, comme les matériaux qu’il met en œuvre dans ses sculptures, n’est jamais une matière définitivement fixée. Il évolue, se transforme, se clarifie ou se trouble, porte les traces de son milieu et conserve la mémoire des conditions de son élaboration. Le travail du vigneron suppose ainsi une attention aux phénomènes en cours, une connaissance technique et une capacité à intervenir sans prétendre abolir l’autonomie des processus naturels.
La Géorgie constitue dès lors davantage qu’un lieu de vie ou une activité parallèle : elle ouvre une autre perspective sur le rapport de l’artiste au vivant, aux matériaux et aux temporalités. La terre, l’eau, les minéraux et les substances organiques y apparaissent comme autant de milieux traversés par des échanges continus. À l’échelle d’une sculpture, ces transformations peuvent se manifester par une goutte qui glisse, une surface qui s’oxyde ou une lumière qui s’éteint ; à celle du vin, elles s’inscrivent dans des durées plus longues, au fil des fermentations et de l’évolution du liquide.
Dans les œuvres de Guillaume Gouérou, l’espace devient ainsi un milieu de transformation plutôt qu’un contenant neutre. Les surfaces réfléchissent, les volumes se troublent, les matières changent d’état et les dispositifs activent des phénomènes qui engagent directement le lieu dans lequel ils prennent place. L’expérience du spectateur ne repose plus uniquement sur la contemplation d’un objet achevé, mais sur l’attention portée à ce qui se produit entre cet objet, son environnement et le temps qui les relie.
Ce qui se joue dans cette démarche tient finalement à une forme de déplacement du regard. En rendant perceptibles des phénomènes souvent considérés comme secondaires, Guillaume Gouérou fait apparaître la complexité physique du monde ordinaire. Ses œuvres nous invitent à considérer la matière non comme une réalité inerte, mais comme un ensemble de relations, de flux et d’états provisoires. Elles ouvrent un espace d’incertitude dans lequel la rigueur de l’expérience rejoint la puissance de l'imaginaire, et où le réel, loin d’être entièrement connaissable, demeure traversé de transformations et de possibilités.
Matière · Énergie · Espace